Isabel Sanuy, quadragénaire polyglotte d’origine catalane au parcours professionnel international original et passionnant, est aujourd’hui consultante indépendante dans le secteur de la mode.

Dans cet entretien, elle nous livre les grandes étapes de son parcours et nous explique ses choix et son rapport au travail. Isabel, une citoyenne européenne libre et accomplie.

1/ Isabel, parlez-nous de vous. Dites-nous quelle professionnelle vous êtes.

Je suis originaire de Barcelone où je suis née mais j’ai grandi en Andorre, le petit pays des Pyrénées, et c’est ainsi que j’ai fait ma classe prépa en France, à Toulouse, pour intégrer en 1998 la prestigieuse école de commerce parisienne HEC où j’ai suivi le parcours Entrepreneurs en majeure. Aujourd’hui, cette spécialisation n’a rien d’exceptionnel tant l’entrepreneuriat est devenu « populaire » auprès des jeunes étudiants d’écoles de commerce. Mais, il y a vingt ans, cette formation attirait peu. Je n’ai pas suivi les filières d’excellence à laquelle se destinaient la grande majorité des diplômés d’HEC, à savoir la finance, l’audit et le conseil.

Je suis entrée dans le monde du travail en rejoignant le secteur du textile. En quinze ans, j’ai travaillé dans les secteurs du prêt à porter, de la lingerie et de la chaussure. J’ai eu la chance de pouvoir occuper différents postes, des achats en passant par différents postes de coordination trans-métiers à une fonction de direction générale, et de découvrir différents marchés européens, principalement la France, l’Espagne et le Royaume-Uni. Après une première expérience particulièrement enrichissante et formatrice chez Etam, j’ai rejoint en 2005 Kookaï, marque phare du groupe Vivarte, l’un des leaders dans la distribution de prêt-à-porter et de chaussures. Là aussi, j’ai eu l’opportunité d’étoffer mon expertise Achats (chef de produit, wholesale…). Puis, une ouverture de poste au sein du groupe Vivarte s’est offerte à moi au moment même où j’étais désireuse de retrouver mes racines et de retourner en Espagne. J’ai donc accepté la proposition de prendre la direction générale de Fosco, une filiale espagnole de chaussures. De 2007 à 2012, j’ai repris les rênes du réseau commercial et la direction opérationnelle de la filiale. Il s’agissait pour moi d’un beau défi que j’avais très envie de relever d’autant plus que Georges Plassat, le Président de Vivarte à cette période, avait placé en moi toute sa confiance.

Je n’ai jamais été carriériste. De nature très curieuse, mon moteur interne et mes motivations se situent dans la volonté de progresser, de découvrir, d’apprendre et de donner du sens. L’intérêt du poste a toujours primé sur le reste. Je suis également toujours restée vigilante à prendre un poste à ma hauteur. Je n’ai jamais mis ma carrière en péril en m’attelant à un poste où je ne savais pas faire.

La routine n’est pas la meilleure amie d’Isabel qui a toujours souhaité élargir ses horizons, se nourrir de nouvelles énergies et grandir au plan professionnel. Après cette expérience de gestion et d’encadrement au sein du groupe Vivarte clôturant quinze années de salariat, Isabel qui n’est pas du genre à renoncer à ses rêves, a besoin de prendre du recul. Elle prend son sac à dos et découvre la beauté du monde en entreprenant un long voyage d’un an et demi.

2/ Vous rentrez de votre tour du monde en septembre 2013. Que se passe-t-il alors ?

Quand j’ai repensé à ma vie professionnelle, une évidence est apparue clairement : je ressentais un immense besoin d’indépendance. De plus, je n’avais aucun désir de revivre ce que je considère être les lourdeurs rattachées à un poste de direction générale. Par exemple, l’élaboration d’un budget qui exige souvent plusieurs allers/retours, parfois conflictuels, pour obtenir une validation définitive et dont la fiabilité peut être remise en question compte tenu d’un environnement mouvant et incertain, les nombreuses procédures de reporting, les jeux de politique interne… Eprise de liberté, j’ai compris que ce formalisme aux allures de tableaux Excel n’était pas source d’épanouissement pour moi. Et cette volonté d’émancipation est très rapidement devenue une réalité. Forte d’une solide expérience managériale, j’ai gagné une bonne connaissance de mes atouts et de mes points d’amélioration. Ainsi, je sais que je donne le meilleur de moi-même lorsque je laisse libre cours à ma créativité, mon goût pour l’innovation, mon esprit d’initiative et ce, au service d’un projet.

Je n’ai jamais eu la grande et lumineuse idée qui allait révolutionner le monde. Je laisse ce talent à d’autres. En revanche, j’ai acquis une réelle expertise métier (achats), une excellente connaissance sectorielle (retail/mode/textile) et des marchés dans lesquels j’ai dirigé des opérations (France/Espagne/Royaume-Uni). En ma qualité de consultante indépendante, je mets au service de grands groupes, PME ou start ups à fort potentiel mes compétences techniques, mon savoir-faire et mon savoir être. J’apprécie beaucoup la flexibilité, la liberté et l’autonomie qu’offre le statut de freelance.

3/ L’actualité française est marquée par le débat sur la loi travail proposé par Myriam El Khomri, Ministre du Travail, de l’Emploi, de la Formation professionnelle et du Dialogue social. Certains acteurs de la société civile, notamment les jeunes, dénoncent une précarisation et un recul en matière de protection des salariés. Par ailleurs, on entend la voix des générations Y et Z exprimer un rejet du salariat perçu comme une forme d’aliénation de soi. Quel est votre avis sur le sujet ?

Je crois qu’il ne faut pas tout rejeter en bloc. En effet, je ne renie pas mon passé de “bonne élève” ni de “salariée efficace”. J’affirme que le salariat m’a tout appris. Aujourd’hui, si je peux évoluer professionnellement de manière autonome, nul doute que mes années d’apprentissage au sein de grandes enseignes y sont pour quelque chose. De mon point de vue, le salariat est une école de la vie où, avec humilité, l’on apprend à accepter les contraintes et à tirer les enseignements des échecs et des relations interpersonnelles. Faire partie d’un projet à long terme (relation entreprise/salarié) permet de sortir de la pure réflexion de la ‘rentabilité’ du travail, et de miser sur la formation et le développement des talents, et de prendre la mesure de la sensibilité des informations traitées, de donner une éthique. En tant que diplômée d’HEC, j’ai fait des choix atypiques, notamment quand j’ai décidé d’embrasser une carrière dans le « mass market ». Etam m’a donné ma chance et je ressens une profonde reconnaissance à l’égard de mes employeurs qui ont su me faire confiance. Pour résumer, je dirais que mes années de salariat constituent mes talents d’aujourd’hui. Mon expérience salariée représente effectivement ma carte de visite en m’apportant crédibilité et légitimité. Si des clients font le pari de travailler avec moi, c’est en grande partie grâce à mes réalisations antérieures et mes activités salariées passées. Par conséquent, ma position concernant le statut de salarié versus le statut de travailleur indépendant est modérée et réfléchie. Je ne partage donc pas les visions radicales qui s’expriment à ce sujet à l’heure actuelle.

J’apporterai une nuance supplémentaire. A mon sens, l’indépendance n’est pas une fin en soi, elle ne peut convenir à tout le monde et ne peut s’appliquer à n’importe quel moment d’un parcours professionnel. Par définition, acquérir une ‘boite à outils’ adaptée et diversifiée exige de l’expérience et, par conséquent, du temps. Il est difficile de prendre des raccourcis. Le temps est un véritable allié pour obtenir la connaissance opérationnelle de terrain, irremplaçable, et dans laquelle je viens puiser lorsque je dois résoudre un problème dans le cadre d’une mission de conseil. Ainsi, à quelques rares exceptions près, je ne pense pas que l’on puisse devenir consultant indépendant au sortir des études à 25 ans. Toutefois, je peux comprendre qu’en raison d’un taux de chômage des jeunes élevé en France, l’on puisse avoir envie de se mettre à son compte en tant qu’auto-entrepreneur par exemple. Le sujet étant d’une grande complexité, l’on ne peut raisonner en ces termes “le travail indépendant à tout prix ou le salariat à tout prix”. Chaque individu est unique, chaque trajectoire est singulière. Chaque option doit donc être adaptée.

4/ Pourquoi avoir souhaité vous inscrire sur la plateforme Mission Internationale, le réseau social professionnel international mettant en relation des experts et des entreprises à la recherche de talents dans le cadre de missions à l’international ?

Fin 2013, lorsque j’ai pris la décision de travailler à mon compte, j’ai eu la chance d’obtenir des premières missions grâce à mon réseau personnel mais aussi, et plus ponctuellement, au travers de cabinets de management de transition. Sur ce dernier point, je précise malgré tout que mon profil n’est pas très recherché par ces cabinets qui sont positionnés historiquement sur des postes de directeur administratif et financier, directeur des ressources humaines, directeur général… Ces profils de postes permettent une transférabilité des compétences quel que soit le secteur d’activité. Les missions dans le secteur de la mode qui sont confiées à des cabinets de management sont plus rares. En outre, malgré l’existence de bureaux à l’international, ces acteurs proposent généralement des missions locales, rarement en dehors des frontières. Concrètement, je rencontre ces cabinets, je laisse mes coordonnées et je suis recontactée ultérieurement. Ou pas.

La dimension internationale faisant partie de mon ADN, j’ai fait le choix d’établir ma résidence dans mon pays natal, l’Espagne, tandis que je coopère avec des entreprises majoritairement françaises et que je réponds à des missions partout en Europe. Ma prochaine destination aura lieu à Berlin. Mission Internationale répond donc à mes besoins spécifiques de consultante intéressée par des projets s’inscrivant dans toute l’Europe. Mission Internationale représente de mon point de vue un outil très utile et complémentaire à d’autres canaux existants. L’environnement proposé m’apparait familier. Je viens de m’inscrire et j’ai hâte d’être contactée !